L'objet du mois de novembre 2021 :

La cuisinière- jouet des Fonderies & Forges St-Joseph 

de Couvin, de 1921-1922

Fig. 1. La cuisinière- jouet des Fonderies & Forges St-Joseph de Couvin, Belgique, 1922 Fonderies & Forges St-Joseph, Couvin, Belgique. Modèle n° 2. Inv. Cuis 004.

Ce jouet s’inscrit dans une très longue tradition de jouets « pédagogiques » très genrés, qui remonte sans doute aux dinettes découvertes dans des contextes funéraires de l’antiquité grecque et romaine, mais certainement à celles vendues dès le Moyen Âge par les bimbelotiers sous le nom de « petits ménages ». Cuisines et cuisinières miniatures, ces dernières sous la forme d’un « potager », occupent une place importante dans les grandes maisons de poupées des 16e, 17e et 18e siècles, privilèges de la haute aristocratie et de la haute bourgeoisie principalement en Allemagne, en Angleterre, en Autriche et aux Pays-Bas (fig. 3).


Les cuisines de poupées, quant à elles, apparaissent dans la seconde moitié du 18e siècle (fig. 4). Dès 1793, elles figurent en nombre dans le catalogue du grossiste en jouets Berlinois Peter Friedrich Catel, ce qui va accélérer leur diffusion internationale. 

Pierre Cattelain, conservateur de l’Écomusée du Viroin


La cuisinière- jouet des Fonderies & Forges St-Joseph de Couvin, de 1921-1922 (fig. 1).


Fonderies & Forges St-Joseph, Couvin, Belgique. Modèle n° 2 (fig. 2).

Hauteur : 33 cm ; largeur : 42 cm ; profondeur : 25 cm.

Acquise par Brigitte Remy à Gonrieux (Couvin), chez une dame dont c’était le jouet (son père était fondeur à St-Joseph). Restauration Alain Sellekaerts (Cedarc/Musée du Malgré-Tout), don Fondation Chimay-Wartoise, inv. Cuis 004.


Cet objet est actuellement présenté à l'Écomusée du Viroin au sein de l'exposition "DONNAY ! Jeu, Set & Match", jusqu'au 18 septembre 2022.

Cette cuisinière miniature, en fonte moulée émaillée turquoise, reproduit un modèle grandeur nature de la même fonderie. Sa plaque de cuisson non teinte, à trois emplacements de cuisson munis de cercles de réduction et de tampons, fonctionne au bois, charbon de bois et charbon. Les deux portes du haut ont été restaurées. Le bouton du cendrier est en laiton. La cheminée centrale en tôle est perdue.

Fig. 2. Pages extraites du catalogue 1922 des Fonderies & Forges St-Joseph à Couvin. Collection Écomusée du Viroin.

Fig. 3. La plus ancienne et la plus grande maison de poupées de Nuremberg, datée de 1611.  H = 241 cm ; l = 195 cm ; prof. = 62 cm. La cuisine est au troisième étage, à droite. Germanisches Nationalmuseum, Nuremberg, Inv. HG 1952. © Photo Monika Runge.

Fig. 3. La plus ancienne et la plus grande maison de poupées de Nuremberg, datée de 1611. H = 241 cm ; l = 195 cm ; prof. = 62 cm. La cuisine est au troisième étage, à droite. Germanisches Nationalmuseum, Nuremberg, Inv. HG 1952. © Photo Monika Runge.



Dès le début du 19e siècle, le nombre d’équipements s’accroît très rapidement. Les catalogues de jouets offrent tout ce qui peut plaire à la petite ménagère. De la planche à découper aux cuillères, en passant par les broches à rôtir, les poêles, les hachoirs, les boîtes à sel, les tonneaux de beurre et de vinaigre, les moules en cuivre, les boîtes de conserve et les tasses, les casseroles diverses, les pots, les tamis, les louches et cuillers de toutes sortes, il ne manque maintenant pratiquement plus rien à la cuisine qui permet aux enfants de véritables jeux de rôles (fig. 5). Toute cette panoplie est fabriquée par les artisans qui se chargent également des articles grandeurs nature. Ces petits objets possèdent une richesse, un soin dans les détails et une qualité esthétique assez fascinants. Chaque cuisine de poupées, comme d’ailleurs d’autres jouets, comme les maisons et les magasins, s’enrichit à chaque Noël ou autre rare occasion de nouveaux éléments.

Fig. 4. Cuisine de poupée. Jeu de filles. Détail d’une aquarelle de Christoph Andreas Pfautz, Ausbourg, 1770-1780. Hz 2930 © Germanisches Nationalmuseum, Photo Georg Janβen.

Fig. 4. Cuisine de poupée. Jeu de filles. Détail d’une aquarelle de Christoph Andreas Pfautz, Ausbourg, 1770-1780. Hz 2930 © Germanisches Nationalmuseum, Photo Georg Janβen.

Fig. 5. Cuisine de poupée. Nuremberg, Allemagne et Fonderie de Larians, Larians-et-Munans, Haute-Saône, France. 1852-1870. Écomusée du Viroin, dépôt de la Fondation Chimay-Wartoise. Inv. Cuis 153. Photo © Poupée Belle Époque Dolls, Fabienne Spileers-Vangenechten.

Fig. 5. Cuisine de poupée. Nuremberg, Allemagne et Fonderie de Larians, Larians-et-Munans, Haute-Saône, France. 1852-1870. Écomusée du Viroin, dépôt de la Fondation Chimay-Wartoise. Inv. Cuis 153. Photo © Poupée Belle Époque Dolls, Fabienne Spileers-Vangenechten.

Du jouet éducatif à l’apprentissage

Il y a donc bien un foyer dans la cuisine de poupées, mais pas de feu ! Bien sûr, on ne peut pas cuisiner sur un potager de cuisine de poupées, ni même sur un mini réchaud de type Castrol. Certaines gravures donnent cette impression, mais les flammes et la fumée sont factices. Dès 1820, certains fabricants tentent de remédier à ce problème en proposant des modèles munis de pierres réfractaires. 


Vers le milieu du 19e siècle, la volonté de rendre ces cuisines de poupées fonctionnelles va mener à la réalisation des premiers fourneaux de cuisine individuels miniatures utilisés à côté, mais en dehors, de la cuisine de poupées et chauffées par des bougies de réchaud. Par la suite, les fourneaux sont fabriqués par deux types de firmes très différentes : les fonderies-poêleries et les fabricants de jouets.

Au 18e siècle, les fonderies-poêleries, comme celle de Larians (Haute-Saône) fondée en 1691, produisent essentiellement des bombes et des boulets. Dans le deuxième quart du 19e siècle, cette dernière s’oriente vers la production de fonte de seconde fusion (calorifères, poêles, bornes-fontaines, marmites, vases, etc.). Sous le Second Empire (1852-1870), elle produit également des fourneaux de cuisine miniatures en fonte, qui servent aussi bien comme échantillon pour les représentants de commerce que comme jouet (fig. 6).


En 1887, les manufactures Godin & Cie de Guise et de Laeken créent quatre modèles de cuisinières jouets en fonte qui fonctionnent exactement comme les grandes, au bois ou charbon de bois et au charbon. Ces réductions sont utilisées comme jouets, mais servent aussi de modèles de démonstration ou d’exposition (fig. 7). Cette production va se poursuivre loin dans le 20e siècle. 

De nombreuses fonderies-poêleries vont suivre ces exemples : la fonderie Holly, aux États-Unis, vers 1890, la fonderie Fitus.Etel, en Hongrie, dès 1894, les fonderies Paul Wintenberger, installées en 1918 à Sablé, dans la Sarthe, qui vont créer de jolies cuisinières miniatures « art déco », les forges Baudin, à Toulouse- le-Château dans le Jura, qui, après la crise économique de 1929, vont lancer la gamme de cuisinières-jouets Baby-Baudin, et bien sûr les fonderies couvinoises, comme les Fonderies & Forges Saint-Joseph de Couvin et les Forges de Ciney en Province de Namur, pour ne citer que quelques exemples...


Ces cuisinières jouets fonctionnelles sont bien présentes également dans les publicités des grands magasins (fig. 8), ainsi que dans la littérature pour la jeunesse d’avant-guerre (fig. 9).

Fig. 9. Cuisinière-jouet et ses accessoires dans une illustration de Manon Iessel du roman de H. Giraud "Sir Jerry détective", Bibliothèque de Suzette, Ed. Gautier -Langereau, 1935.

Fig. 9. Cuisinière-jouet et ses accessoires dans une illustration de Manon Iessel du roman de H. Giraud "Sir Jerry détective", Bibliothèque de Suzette, Ed. Gautier -Langereau, 1935.

Fig. 6. Fourneau de cuisine en fonte. Fonderies de Larians (Haute-Saône), 1852-1870. Écomusée du Viroin, dépôt de la Fondation Chimay-Wartoise. Inv. Cuis 153. Photo © Poupée Belle Époque Dolls, Fabienne Spileers-Vangenechten.

Fig. 6. Fourneau de cuisine en fonte. Fonderies de Larians (Haute-Saône), 1852-1870. Écomusée du Viroin, dépôt de la Fondation Chimay-Wartoise. Inv. Cuis 153. Photo © Poupée Belle Époque Dolls, Fabienne Spileers-Vangenechten.

Fig. 7. Une salle d’exposition de l’usine du Familistère de Guise. Les cuisinières miniatures sont présentées sur les modèles grandeur nature. Photo De Jongh Frères, 1901. © Collection Familistère de Guise.

Fig. 7. Une salle d’exposition de l’usine du Familistère de Guise. Les cuisinières miniatures sont présentées sur les modèles grandeur nature. Photo De Jongh Frères, 1901. © Collection Familistère de Guise.

Fig. 8. Carte publicitaire du magasin « Au Bon Marché », Paris, après 1910, montrant une cuisinière-jouet. Collection Écomusée du Viroin, inv. AO-11.

Fig. 8. Carte publicitaire du magasin « Au Bon Marché », Paris, après 1910, montrant une cuisinière-jouet. Collection Écomusée du Viroin, inv. AO-11.

Les Fonderies & Forges St-Joseph à Couvin

Fondées en 1888 par les milieux catholiques de la région, dont les notaires et les membres de l’aristocratie (famille de Villermont) qui apportent les capitaux, elles s’installent sur l’emplacement du dernier haut-fourneau au charbon de bois, éteint 20 ans plus tôt. La première usine comportait, au moment de sa fondation, un haut-fourneau au charbon de bois, un moulin à bocard et un lavoir. Elle fabriquait des poêles, des cuisinières et des pièces de bâtiments en fonte (fig. 10).


En 1891, en réaction, les milieux libéraux et francs-maçons créent La Couvinoise.


En 1935, les Fonderies & Forges St-Joseph fusionnent avec la S.A. Les Fonderies Samson de Seilles-lez-Andenne, spécialisée dans les chaudières à chauffage central, sous le nom de Fonderies Saint-Joseph et Samson réunies (fig. 11 et 12). En difficulté de trésorerie, l’entreprise sera rachetée par la Kredietbank, puis, en 1967, par les Fonderies de l’Eau Noire, qui prend le nom de SOMY en 1971, contraction des noms Sottiaux et Remy, chevilles ouvrières de cette entreprise.


Dès 1975, les bâtiments des Fonderies & Forges St-Joseph sont vendus à une firme liégeoise. Ils seront démolis entre 1980 et 1985…

Fig. 11. Part sociale des Fonderies Saint-Joseph & Samson réunies. Document Centre Industries & Artisanat, Couvin. Merci à Bernard Theis.

Fig. 11. Part sociale des Fonderies Saint-Joseph & Samson réunies. Document Centre Industries & Artisanat, Couvin. Merci à Bernard Theis.

Fig. 10. Couverture du catalogue 1913 des Fonderies & Forges St-Joseph de Couvin. Collection Écomusée du Viroin.

Fig. 10. Couverture du catalogue 1913 des Fonderies & Forges St-Joseph de Couvin. Collection Écomusée du Viroin.

Fig. 12. Fonderies Saint-Joseph à Couvin. Détail de la part sociale des Fonderies Saint-Joseph & Samson réunies. Document Centre Industries & Artisanat, Couvin. Merci à Bernard Theis.

Fig. 12. Fonderies Saint-Joseph à Couvin. Détail de la part sociale des Fonderies Saint-Joseph & Samson réunies. Document Centre Industries & Artisanat, Couvin. Merci à Bernard Theis.

Pour en savoir plus :

Fig. 13. Couverture du catalogue La Cuisine ? Un jeu d’enfant ! La collection de cuisines et de cuisinières miniatures de l’Écomusée du Viroin. Disponible à l'Écomusée.

Fig. 13. Couverture du catalogue La Cuisine ? Un jeu d’enfant ! La collection de cuisines et de cuisinières miniatures de l’Écomusée du Viroin. Disponible à l'Écomusée.



Cattelain P. (dir.) – 2019. La Cuisine ? Un jeu d’enfant ! La collection de cuisines et de cuisinières miniatures de l’Écomusée du Viroin. Treignes, Éditions DIRE : 224 p. (fig. 13).


Duguerny – 1990. Les Usines Saint-Joseph à Couvin. En Fagnes et Thiérache 92 : 5-15.


Magnette P. – 2000. La métallurgie dans le Couvinois, Saint-Joseph. En Fagnes et Thiérache 128 : 31-42.


Van Mol J.-J. – 2004. Fonderies de fer et poêleries en région couvinoise. Liège, Enquêtes et témoignages du monde industriel n°1 : 92 p.

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